Mitchka - Grand Pic de la Meije

Mitchka fait partie de ces voies dont le topo n'est jamais très loin. La plupart du temps cachée, comme si on osait à peine en rêver, la photo de la face sud de la Meije refait parfois irruption à l'angle d'une commode ou au détour d'une conversation. Au fil des années, ce rêve de gosse est devenu un projet - ambitieux certes mais envisageable. Les créneaux avortés ont été nombreux pour cause de météo caniculaire ou de petits bobos. Cette année, l'idée de s'aventurer dans cette voie avait suffisamment germé et je me sentais prête à la gravir en deux jours, comme le font la plupart des cordées.

Topo fait par Nicole

En discutant avec Pack du projet, il m'avoua que cette voie figurait aussi sur sa "To Do List". Il lança une idée qui ne m'avait même pas effleuré l'esprit : réaliser cette voie à la journée. D'abord sceptique, j'ai finalement dû reconnaître qu'après notre aventure dans les Drus ce printemps, et notre ascension express de la voie Lesueur, l'hypothèse méritait au moins d'être étudiée. Un peu de chemin allait encore être nécessaire pour se sentir prête !

Jour J

Les tergiversations sont derrière nous. Nous nous enfuyons en direction de la face sud de la Meije, au clair de lune. Les cordes fixes à disposition nous facilitent franchement la tâche. En quelques heures, nous sommes au pied de la voie.

Après une mise en route laborieuse pour trouver le départ de la première longueur, nous trouvons notre rythme et les longueurs se succèdent. Sans matériel de bivouac, nous savons tous les deux que les minutes gaspillées seront notre ennemie aujourd'hui.

Il fait frais mais le soleil ne tarde pas à venir nous réchauffer. La concentration fait rapidement taire les doutes jusqu'alors incessants. Grimper, hisser, assurer... puis recommencer. L'équipement est très hétérogène. Certaines longueurs sont très équipées. Spits et pitons se succèdent et protègent les passages les plus raides. Dans d'autres longueurs, il faut quitter sa casquette de grimpeur pour enfiler celle d'alpiniste : chercher l'itinéraire, se protéger, s'adapter. Et surtout : démêler les cordes neuves qui s'emmêlent à toutes les longueurs et mettent nos nerfs à rude épreuve...

Progressivement, la voie révèle tout son caractère et tient ses promesses. Les longueurs sont d'une variété incroyable. Des dalles sculptées succèdent à des dièdres raides et des fissures de toutes les tailles. Le granite est souvent exceptionnel (surtout pour les Écrins !), compact et sculpté, offrant une escalade athlétique et étonnamment moderne. À mesure que nous prenons de la hauteur, le vide s'ouvre sous nos pieds. Les glaciers s'éloignent, les vallées deviennent minuscules et le monde d'en bas semble disparaître. Le silence s'est emparé des lieux. Il ne reste plus que le bruit métallique des mousquetons et quelques chutes de pierres qui rompent parfois le silence.

Après 7 heures de grimpe, nous atteignons le relais de la dernière longueur de notre voie. Il nous reste encore une petite heure pour sortir au sommet du Grand Pic par la Pierre-Allain.

Là-haut, c'est la libération. Les nerfs lâchent et le soulagement d'avoir été à la hauteur de ce petit bijou détend l'atmosphère. Un mélange d'émotions difficiles à décortiquer génère un déferlement de larmes sur nos pommettes cramées par le soleil.

Aujourd'hui, les choses se sont alignées. J'ai la sensation d'avoir laissé parler mon corps et d'avoir grimpé à l'instinct, portée par notre cordée bien rodée. À l'image du bon vin, les années durant lesquelles ce projet a mûri ne font que bonifier la saveur de sa réussite. Un vent de nostalgie souffle déjà presque au sommet. L'investissement et les sacrifices pour barouder et progresser en montagne peuvent parfois sembler déraisonnables ou excessifs. Ils prennent pourtant là tout leur sens. Ces quelques instants suspendus ne sont pas près de s'échapper de notre mémoire ! Mitchka fait partie de ces itinéraires qui ont alimenté mes rêves d'adolescente, imprégnée par mes saisons d'aide-gardienne au refuge de la Bérarde. Il va falloir un peu de temps pour assimiler ce qu'il vient de se passer. Il est 15h et une longue descente nous attend. 

En rappel dans la muraille Castelnau
Le retour jusqu'à la Bérarde est interminable. Nous atteignons finalement le village — ou du moins ce qu'il en reste — à la lueur de nos frontales. L'occasion de mesurer les dégats laissés par les crues torrentielles de 2024. Un retour à la réalité brutal, qui nous ramène les pieds sur Terre après une journée passée la tête dans les nuages.

Photo finish !

Topo de la voie : ici



Voie Lesueur - Face N des Drus à la journée

Emmitouflée dans mon duvet, le sommeil ne veut pas de moi. Mon corps est congelé alors que ma tête est en fusion. Je refais le fil de ces dernières 48 heures. Les images reviennent dans le désordre. J’essaie d’ordonner mes pensées, mais les contours se brouillent. Je lâche l’affaire, impuissante, et laisse vagabonder mon esprit, spectatrice des voix — diffuses et tenaces — qui refusent de se taire.

Bivouac sous le sommet

La veille,

La benne des Grands Montets s’éloigne, emportant avec elle les derniers liens avec la civilisation. Quelques rappels dans le couloir Poubelle — nom déplacé pour une ligne pas si pire —, puis la face nord des Drus se découvre, derrière la ligne de crête. Pourtant si près du monde, l’atmosphère a changé. À mesure que nous avançons, l’ombre de la face nous écrase, presque autant que nos sacs qui pèsent des tonnes ! La chaleur printanière rend l’approche fastidieuse. Il serait malvenu de s’en plaindre, tant le chemin reste long avant le sommet. 

Une fois le campement posé, nous partons fixer les deux premières longueurs de la “Pierre-Alain” (longueurs d’accès à notre voie). Cela devrait nous permettre de partir avant le lever du jour. Pack m’offre la chance de partir devant. Je profite de grimper sans la pression du temps : je sais que demain, ce sera différent !

3 h 30
La sonnerie du téléphone n’a pas le privilège de nous extirper de notre sommeil puisque nous sommes déjà les yeux grands ouverts ! Conséquence de l’excitation ? De l’appréhension ? Sûrement un fin mélange des deux.

5 h 00
Au clair de lune, nous entamons la remontée des 120 mètres de corde fixés la veille. Cette tâche ingrate et répétitive a au moins le mérite de réchauffer nos deux petits corps, rouillés par le froid et le manque de sommeil. Les 200 mètres de neige suivants viennent clore l’échauffement. Nous atteignons le pied de la voie et rangeons nos frontales dans les sacs : les choses sérieuses peuvent commencer !

6 h 30
Les premières longueurs nous mettent directement dans le bain. Des envolées de 50, parfois 60 mètres, raides le plus souvent, et qui laissent peu de place au répit. Au bout de quelques heures, notre rythme de croisière est trouvé. Il est 10 h 30 lorsque nous arrivons au pied de la première longueur clé. Du bas, elle semble plutôt athlétique — ce qui se rapproche assez bien du dry-tooling que nous connaissons en compétition. Cela se confirme une fois dedans. Les fissures déversantes offrent de bonnes prises pour les piolets, mais il faut se concentrer pour trouver des pieds ! Les trois longueurs suivantes nous prennent encore beaucoup de jus.
Premier M7

15 h 00
Après une dizaine d’heures d’effort, la fatigue commence à s’installer. La cordée suisse qui nous suivait décide de s’arrêter pour passer la nuit ici. L’idée d’un bivouac suspendu, assis face au vide, et d’un réveil glacé ne nous attire pas. Nous prenons tous les deux la décision de poursuivre l’ascension. Il nous reste encore plusieurs heures de jour devant nous. Jusqu’à présent, nous avons tous les deux enchaîné l’ensemble des longueurs. D’après le topo, il ne reste qu’une longueur dure avant le sommet. Nous réunissons nos dernières forces pour libérer la dernière section ! Après deux combats mémorables dans une renfougne infâme, la fierté d’avoir été à la hauteur de la voie nous booste pour avancer. Nous pensons en avoir fini avec les difficultés, alors qu’une traversée improtégeable en neige sucrée nous force à l’humilité ! Nous regagnons la fin du couloir nord et remontons en direction du sommet.

Au milieu des 850m de face

19 h 00
C’est la libération. Après 15 heures d’efforts acharnés et de concentration, nous pouvons enfin nous poser. Les doutes qui me comprimaient se dissipent enfin. Je me sens plus légère, presque vide. Les larmes ruissellent sur mes joues sans que je puisse les contrôler. Dans le regard de Pack, je lis aussi son soulagement. Nos échanges se restreignent au strict minimum : terrasser le bivouac, faire fondre de la glace au réchaud, tenter de nous nourrir… À ce moment, les mots sont dérisoires. Aucun d’entre eux ne serait à la hauteur de l’instant. Nous savons tous les deux que nous venons de vivre un moment qui restera gravé dans nos petites carrières d’alpinistes. Nous connaissons aussi le chemin que chacun a parcouru pour arriver jusqu’ici. Aujourd’hui, notre corde ne se contente plus de relier deux corps. Elle porte désormais un souvenir indélébile, patiemment construit, fruit d’innombrables heures d’entraînement sur les piolets, d’investissement personnel et d’énergie déployée.
Les lueurs du matin face aux Jorasses

Plus que 20 rappels pour redescendre

Sans aucun doute, cette journée gardera une saveur particulière dans mon cœur. Elle m’aura prouvé que les seules limites sont celles que l’on se fixe. 

Merci, simplement. Pour la confiance.
Et pour avoir rendu cela possible.

Quelques jours seront nécessaires pour redescendre vraiment. Revenir. Reprendre pied.


Le topo : ici

Glace au Québec - Stage ENAF

Atterrissage en terre inconnue

Passer la douane n’a jamais été aussi difficile. On me pose des tonnes de questions. Deux yeux effarés me fixent lorsque j’essaie d’expliquer que je viens… pour escalader des cascades glacées. « Mais pourquoi ? » Bonne question. À laquelle je n’ai aucune réponse satisfaisante à offrir — pas plus que je ne saurais expliquer ce qui peut bien laisser penser que je suis une terroriste. À part, peut-être, mes deux paires de piolets soigneusement rangées dans le bagage en soute.

Une heure trente plus tard, on me relâche enfin. Mes piolets et moi. Je crois que j’aurai désormais un peu de mal à vanter les qualités d’hospitalité des Québécois. Qu’importe. Ce n’est pas pour ça qu'on vient ! Je retrouve les filles et Jonathan, qui ont franchi les barrières douanières sans encombres. L’aventure peut enfin commencer !

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Pont-Rouge

À Pont-Rouge, l’excitation est à son paroxysme. Difficile de canaliser toute l’énergie accumulée au cours des vingt-quatre dernières heures de voyage. Les stalactites nous font de l’œil.

On prend tout de même le temps de s’échauffer sur une petite cascade, histoire de retrouver les sensations. Avec Julie, on jette ensuite notre dévolu sur "Valentin", la classique du secteur, cotée 5+.

La glace canadienne a une saveur particulière après ces derniers mois enfermée dans la routine de l’entraînement et des compétitions. Les prises en métal, c’est bien. Mais la glace, c’est encore mieux. Pour rester dans le thème, on enchaîne aussi quelques voies de mixte équipées. On passe du rocher à la glace, puis de la glace au rocher. Les dégaines sont déjà en place : un petit luxe qui permet de se concentrer uniquement sur la gestuelle et reprendre tranquillement le rythme.

Juste à côté de nous, des locaux sécurisent certaines lignes en coupant d’imposants cigares de glace… à la tronçonneuse. Aucun doute : nous sommes bien en Amérique !

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Sept-Îles, Rivière Sainte-Marguerite

Après cette entrée en matière, nous filons vers la Côte-Nord, direction Sept-Îles. Huit heures de route bien droites et un ferry plus tard, nous installons le camp de base près de la station de Gallix.

Le lendemain, nous retrouvons Danny et ses deux motoneiges, qui nous permettent d’accéder aux cascades en une quinzaine de minutes à peine. Entassés sur nos machines, nous traversons le lac Sainte-Marguerite. Le froid mordant picote les rares parcelles de visage laissées à découvert. Le soleil levant apparaît alors comme une promesse de réconfort.

En nous approchant, nous distinguons le Pilier Simon Proulx - la cascade repérée plus tôt avec Julie et Jo. De loin, elle impressionne : deux cents mètres de glace dominant la rive droite du lac. D’autres grandes cascades attirent aussi le regard, comme Le Mulot, qui a largement contribué à la réputation du site. Nous déposons les filles au pied de leur voie - l'escalier - et filons au pied de la nôtre.

Nous nous répartissons les longueurs et nous engageons dans la voie. Chaque longueur est une invitation au bonheur : la bonne compagnie, la qualité de la glace et l’escalade au soleil. Il fait même si chaud que nous en venons à nous inquiéter de ce qui pourrait tomber d’au-dessus. Finalement, le soleil se voile juste à temps pour nous laisser terminer la voie avec plus de sérénité.

Au retour, notre taxi nous attend. Nous récupérons le reste de l’équipe en chemin, puis rentrons à la maison. En bord de route, quelques robustes panneaux nous mettent en garde sur la présence d'élans. Nous nous ferions une joie d'en croiser mais les voitures de location ne risqueraient pas d'apprécier... Nous finissons la journée autour d'un thé au coin du feu.

Les jours suivants, nous en profitons pour explorer d'autres lignes du coin. 

Speedy Gonzales, Sept-Iles
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Gaspésie

Des routes rectilignes mènent à d'autres routes rectilignes. En terme de monotonie, on atteint le summum ! Il faut souvent parcourir plusieurs dizaines de kilomètres avant de tomber sur une intersection. Nous croisons tantôt une station-service, tantôt une petite ville séparées par des immenses forêts. La banquise qui borde la côte nord témoigne du climat glacial installé dans la région depuis plusieurs mois. À marée basse, l'océan semble figé sous ces énormes masses de glace. 

Certaines cascades se dressent fièrement entre le ciel et l'océan. Nous avons la chance d'en parcourir trois d'entre elles - Corneille , la Méduse et la Cigarette Bleue - pour clôturer le chapitre. Contrairement à Sept-Iles, la glace a retrouvé sa couleur : celle de l'océan. Ici, un seul et même élément dicte sa loi : l'eau. Elle domine les lieux par ses colonnes de glace fragiles suspendues au-dessus du vide, ses flocons virevoltant au grès du vent et ses vagues violentes, reine discrète d'un royaume battu par le froid. Nos repères sont bousculés, nos sens perturbés.

Escalade au-dessus de l'eau

Les derniers coups de pioche résonnent déjà comme un air de nostalgie. Photo-souvenir à côté du phare, resto en équipe - où nous expérimentons les boulettes de phoque... - et il est déjà l'heure de rentrer ! 

Les filles reprennent l'avion demain. Pour ma part, je prolonge les hostilités autour de Québec... Merci à toute l'équipe pour ces précieuses tranches de vie ♡ Merci à Maud et Jo pour la transmission de votre expérience !

La suite au prochain épisode...

Vue sur la banquise

Petit résumé des voies parcourues pendant le séjour (topo à venir) :

Pont-Rouge (dont certaines au FestiGlace) :

- Valentin, 5+/60m (topo ici)

- Super Cristal, 5+/60m 

- Maelstrom M6/30m 

- Frappe moi pas, M6+/35m

- Cric Crac Croc, M6+/27m 

- Barbares M7/35m 

- Fin du monde, M7/40m

- Rice Krispies, M7/35m 

Rivière Ste-Marguerite : 

L'Escalier, 4+/100m  (topo ici)

- Pilier Simon Proulx, 5/170m (topo ici)

- Speedy Gonzales, 6+/120m

 Gaspésie :

- Cigarette bleue, 4+/60m (topo ici)

La Méduse, 4+/50m

- Corneille, 5+/100m (topo ici)

Coupe du Monde Cheongsong - Corée du Sud

Premiers pas sur le continent asiatique. Les panneaux d’affichage sont tapissés d’indications écrites en coréen. Ça annonce la couleur. Heureusement, Marion, Virgile et Basile sont rodés grâce à leurs excursions ici les années précédentes.

Nous rejoignons Séoul en train depuis l’aéroport. Le trajet laisse le temps d’apprécier l’immensité de cette ville — plus de quatre fois Paris — et d’apercevoir les premiers gratte-ciels. Nous gagnons ensuite notre logement pour la semaine, à quelques minutes de marche de Séoul Station, la gare centrale.

Pendant quelques jours, nous sommes plongés dans l’effervescence de la capitale. Ici plus qu’ailleurs, le gargouillement des ruelles du centre-ville contraste avec le calme qui émane des lieux de culte. Un peu partout, des temples colorés surgissent dans l’ombre des gratte-ciels. Nous sommes surpris de constater qu’il y a aussi beaucoup d’églises, preuve que le christianisme a autant sa place que le bouddhisme dans le pays. Les vitrines géantes dédiées à la K-Pop, les bars à chats ou encore les campagnes de propagande cosmétique participent pleinement à notre dépaysement.

Il faut aussi s’habituer aux saveurs culinaires locales. Si c’est un jeu d’enfant pour certains — qui prennent plaisir à expérimenter toutes sortes d’aliments étranges — d’autres ont plus de mal à s’y faire. Il faut dire que les mamies coréennes qui tiennent les petits restos ont souvent la main lourde sur les épices. Le plus souvent, c’est la loterie. Même Google Traduction peine à déchiffrer les écritures placardées sur les murs. Quant à l’anglais, il ne nous sauve pas vraiment la mise : il est peu compris, ou laborieusement.

À jouer aux touristes, on en oublierait presque la raison principale de notre venue. Si on m’avait dit que tout cela tiendrait à deux petits bouts de métal, j’aurais été sceptique. Et pourtant… Il ne nous reste plus que quelques jours avant la compétition. C’est l’excuse parfaite pour aller se dérouiller dans une salle de bloc moderne de la ville. Là encore, les différences avec la maison sont frappantes : en Asie, les coordinations sont une religion. C’est le festival des jetés, des skates et des run and jumps.

Il y a aussi des salles de dry. Nous faisons une séance dans l’une d’entre elles, où nous tombons par hasard sur trois membres de l’équipe américaine. La rencontre se solde par un 2+2 collectif, dans la bonne humeur et avec beaucoup de légèreté — de quoi presque me faire oublier l’appréhension liée à ma première Coupe du monde sur un autre continent.

Tout est assez nouveau pour moi. Je découvre un monde qui n’est pas le mien : celui du haut niveau. Même si les podiums en Coupes d’Europe à Žilina et Utrecht, ainsi que les nombreuses autres finales, m’ont apporté de la confiance, ils paraissent presque insignifiants face à l’ampleur de la Coupe du monde de Cheongsong. Au départ de Paris, dimanche dernier, j’ai décollé avec beaucoup de doutes en soute — sûrement bien plus que le poids autorisé. J’ai donc essayé de tenir ces incertitudes à distance pour m’imprégner de la confiance qui émanait du reste de l’équipe.

Malgré la fatigue accumulée par l’entraînement — et accessoirement la mononucléose — je laisse les questionnements au pied des voies pour profiter pleinement du moment. Au pied de l’imposante structure de Cheongsong, je prends conscience de la chance que j’ai de grimper aux côtés des meilleurs grimpeurs et grimpeuses de la planète.

L'imposante structure de Cheongsong

Ce sentiment s’intensifie lorsque les résultats des qualifications tombent et que mon numéro de dossard apparaît à la 14ᵉ place, ex æquo avec Eimir McSwiggan, multiple médaillée mondiale. Bon… Pack ne manquera pas de me faire remarquer qu’à 47 ans, elle est plutôt sur la fin de carrière. Certes. Mais je dois avouer qu’un petit sentiment de fierté m’envahit. D’autant plus que les seize premiers se qualifient pour la demi-finale. J’aurai donc une nouvelle chance de me battre sur cet incroyable mur. C’est génial. Marion survole les qualifications et se retrouve en isolement avec moi le lendemain. 

Heureuses après les qualifs !

Pendant la lecture, nous échangeons quelques mots, brefs mais rassurants. Ça fait du bien d’avoir quelqu’un d’aussi expérimenté à mes côtés. Tout semble calé, calibré, millimétré. Je me laisse porter, en essayant de ne pas me laisser intimider par l’environnement.

La voie paraît accessible, même si j’ai du mal à comprendre les mouvements sur les barils de glace. Cette grimpe en trois dimensions, dans les plafonds, est vraiment spécifique à ce mur. Il me tarde de découvrir ça. Une fois de plus, je laisse les doutes en bas et m’élance dans la voie.

Poussée par les encouragements de Pack et Basile, j’avance — lentement — de baril en baril. Par moments, je suis un peu perdue dans l’espace. Il me faut du temps pour me réorganiser, clipper, me replacer : des détails qui, mis bout à bout, n’en sont plus. Je me bats jusqu’aux dernières secondes et m’effondre en laissant mes piolets sur les prises. Shootée à l’adrénaline, il me faut quelques minutes pour redescendre sur Terre.

Je suis heureuse d’avoir résisté à la pression et d’être allée au bout du combat. Je réalise, une nouvelle fois, la chance que j’ai d’être là et d’avoir accédé à la demi-finale — ce qui n’a pas été le cas de toute l’équipe.

Les runs des grimpeuses et grimpeurs suivants sont de véritables leçons en direct. À l’issue de cette manche, Marion, Louna, Virgile et Tristan accèdent aux finales. Je termine à la douzième place avec le sentiment d’avoir tout donné. Louna et Marion, grâce à deux runs d’anthologie, mettront tout le monde d’accord. Bravo à eux : c’est inspirant.

Il est parfois difficile de trouver du sens à un voyage à l’autre bout du monde, motivé par quatre voies de six minutes tout au plus. Prendre son billet pour la Corée, c’était aussi accepter de potentiellement rentrer à la maison sans avoir dépassé la deuxième prise. Je n’étais pas sûre d’être à la hauteur de l’événement. Malgré tout, je sais que c’est un passage obligé pour prendre de l’expérience et espérer, un jour, monter sur un podium de Coupe du monde.

Les jours précédant la compétition auraient pourtant suffi, à eux seuls, à donner du sens au voyage. Arpenter Séoul et ses marchés, visiter le palais impérial, plonger dans l’histoire de ce pays à la richesse culturelle immense : tout cela a constitué une expérience unique, justifiant à elle seule le déplacement.

Dans l'enceinte du Palais Royal
Un des nombreux marchés de la ville
Sur le point de rentrer à la maison, je dépose mon bagage en soute sur le tapis Air France. Le poids affiché est largement inférieur à celui de l’aller. Pour sûr, les doutes sont restés en Corée !

Merci à la team pour ce petit trip ♡

Soleil Noir - Ordesa

Avec Lara, c’est toujours la même histoire ! Trouver quelques jours en commun sur nos agendas de ministre tient du miracle… Ensuite, on fait tellement de plans qu’ils ne rentrent pas sur la même comète. On part dans tous les sens, on s’éparpille, traversées par un flux continu d’idées en tout genre. Il faut dire que les possibilités sont nombreuses, ce qui ne facilite pas la prise de décision. Falaise ? Grande voie ? Alpi ? Finalement, c’est un premier arrêt à l’Ossau qui nous sert de sas de décompression, le temps de faire le tri.

Soleil Noir - Ordesa

Les deux heures de voiture nous permettent de choisir notre chantier du lendemain. Non sans doutes, nous jetons notre dévolu sur "Soleil Noir", une voie de 500m cotée 7a+ max et non-équipée à la Muraille de Gallinero. 

Après un bivouac express sur les trottoirs du parking d'Ordesa, nous entamons la marche d'approche dans l'obscurité. Heureusement, Lara connaît les lieux comme sa poche : elle a déjà grimpé plusieurs fois dans le coin. C’est même elle qui a insisté pour venir ici. Facile à convaincre, je l’ai suivie sans trop chercher à comprendre pourquoi elle tenait tant à cet endroit.

La veille, nous avions convenu qu'elle ouvrirait la marche grimpe dans la première partie de la voie. Son rôle serait de jouer le GPS pour trouver astucieusement le chemin entre les gros blocs de calcaire orangés. Je prendrai ensuite le relai dans la deuxième moitié et serai chargée de forcer le passage de l'énorme toit. Je poursuivrai par les longueurs suivantes en tentant de ne pas nous égarer. 

La journée s'annonce laborieuse... Au pied de la voie et à la vue du chantier qui nous attend, difficile de ne pas se laisser déstabiliser… Chacune ravale pourtant ses doutes sans les partager à l'autre. Les mots se raréfient, ce qui en dit long sur notre assurance ! Pour compenser, 5kg de matos sont accrochés aux fesses de Lara qui s'élance dans les premières longueurs. 

Arrive le moment où nous ne pouvons plus reculer. Les grandes longueurs en traversée réduisent à néant la possibilité de réchapper. Il va falloir sortir vers le haut, quoiqu'il arrive ! 

Chaque piton croisé – aussi rouillé soit-il – devient un précieux repère. Savoir que d'autres sont passés avant nous a quelque chose de rassurant, même si le toit qui nous surplombe est de plus en plus terrifiant à mesure que nous nous en rapprochons. 
Lara, minuscule sous cet énorme toit

Après une grande inspiration et sans trop réfléchir, je me lance dans l'artif du toit. Finalement bien concentrée et guidée par les conseils de Lara, j'atteins le haut de la longueur et me remet à grimper dans le 6c. Le gaz sous mes pieds me fait serrer démesurément les prises mais le relais arrive heureusement avant que mes avant-bras ne me lâchent ! Oufff le crux est passé. Enfin, nous savons que la journée est loin d'être terminée mais savourons quand même cette petite victoire. 

Ça penche !!!

Il faut reconnaître que l'espèce humaine est parfois difficile à cerner, capable de se mettre elle même dans de drôles de situations (qui plus est pendant les vacances) !!

Les longueurs suivantes, toutes aussi grimpantes les unes que les autres, me donnent du fil à retordre. Après 9 heures sur la paroi, je brûle mes dernières cartouches dans le 6c du haut. Lara reprend le lead dans l'ultime longueur en 5+++. 

La sortie sur le plateau est libératrice, partagées entre la fierté d'avoir mené à bien cette bataille et le soulagement d'en être venues à bout. Nos têtes - cheveux en bataille et cernes jusqu'au cou - en disent long sur la journée que nous venons de passer.

A cet instant, je compris intérieurement l'attachement que Lara portait à ces lieux. Ce genre d’endroit où la magie opère sans qu'on ne comprenne vraiment pourquoi.

Se retrouver encordée à elle a quelque chose de symbolique. C'est en sa compagnie que j'ai fait mes premiers pas à l'Ossau, traversé le Haut-Atlas marocain à pied ou encore saucissonné pour récupérer ses pitons dans les voies oubliées du Caroux. Depuis ces aventures, de l'eau a coulé sous les ponts. Lara a parcouru la planète à vélo tandis que j'ai vadrouillé en quête de verticalité. Les milliers de kilomètres nous séparant ne l’ont pas empêchée d'être présente, à travers ses conseils et ses encouragements. 

Rares sont les cordes qui ne s'usent pas avec le temps. Celle qui nous relie demeure intacte, bravant ce monde fait de mouvements.



Météores - Grèce

Le printemps pointe le bout de son nez depuis quelques semaines, les journées s'allongent et les températures grimpent en flèche. On sort les débardeurs et les shorts, on retourne en falaise et surtout... c'est bientôt les vacances d'avril ! Seulement voilà, la météo fait des siennes en France ; l'excuse parfaite pour s'absenter quelques temps et faire un tour à l'autre bout du continent.

Athènes

En plein cœur de la nuit, nous sommes brutalement catapultés sur le sol grec. Trois petites heures ont suffi pour traverser l'Europe, l'acclimatation est assez soudaine.

L'alphabet grec est aussi indéchiffrable que des hiéroglyphes. Au vu du niveau d'anglais des grecs (proche de zéro) et du nôtre (négatif), arriver à bon port promet d'être une grande aventure !


Les Météores

Après avoir expérimenté les transports en commun grecs, nous débarquons à Kalambaka. Deux kilomètres de marche nous séparent de notre destination finale, nous n'avons jamais été aussi proche ! Boostés par l'excitation, nous filons en direction des Météores.

Le chemin est grandiose ! Des immenses tours de conglomérat, tombées de nulle part, forment un rempart autour du petit village de Kastraki. Nous sommes à la fois fascinés et intimidés à l'idée de grimper ces géants de pierre. L'avantage d'arriver à pied, c'est que nous avons le temps de les apprivoiser.


Entre les monastères perchés aux sommets des falaises, l'odeur de viande grillée qui embaume les quartiers et les tortues qui se baladent dans les rues, le dépaysement est total !

En poussant la porte du restaurant Paradisio, nous rencontrons Vangelis Bastios, le propriétaire des lieux.

Sans le savoir, cette rencontre allait donner une toute autre tournure à notre séjour dans les Météores. 


Vangelis Batsios 

Discret au premier abord, c'est à cet homme que l'on doit la majeure partie des voies dans les Météores. Dès nos premiers échanges, nous nous rendons compte que ce type est une véritable encyclopédie humaine. Il a grandi ici et connaît le coin comme sa poche. Pompier et moniteur d'escalade à ses heures perdues, il a répertorié l'ensemble des voies de la région pour en faire un topo complet et de grande qualité : "Best Of Classics". Autrement dit, il connaît chaque voie par cœur, au spit près.

Après une mise en jambe dans Pillar of Dreams (voie historique du coin) et Efialtis (signée Vangelis), nous décidons de tenter une voie plus ambitieuse. 

Eurêka, 7b max, 200m. Voilà tout ce que l'on sait. 

Elle raye la face du Pixari et trace une ligne directe entre la terre et le ciel. Aucune vire n'offre de moment de répit, c'est raide, plein gaz !

Cette face nous a tapé dans l'œil dès notre arrivée à Kastraki. Aux allures de mini El Cap, elle surplombe le village. Sa raideur écrasante donne le vertige.

Hugo ouvre le bal et part dans la première longueur. A peine a-t-il posé ses doigts sur une prise qu'elle casse net. Ça donne le ton de la journée : nous grimperons sur des œufs ! La qualité médiocre du rocher demande en permanence de la vigilance. Même les longueurs plus faciles requièrent de la concentration, sous peine d'arracher une prise et de finir 15 mètres plus bas...

Deux longueurs en 7b, pas de jaloux : chacun aura le droit au sien, ce qui nous évitera le traditionnel chifoumi.

Chaque mouvement est un pari silencieux. Nous tentons de répartir au mieux la charge sur nos quatre appuis en espérant que rien ne cède. La chute ne fait pas rêver !


Au sommet, la vue s'ouvre sur bon nombre de monastères perchés, spectateurs silencieux de notre élévation.

Nous trouvons le petit carnet des ascensions, glissé dans une boîte au sommet, et y ajoutons nos noms. C'est la tradition ici. La mémoire de chaque tour est contenue dans ces petits calepins d'altitude, que chaque grimpeur s'est occupé de remplir au fil du temps.

Tourner les pages pour remonter les années. Les premières ascensions répertoriées du Pixari datent de 1999 ! Nous nous rendons compte qu'il existe une voie plus facile sur la droite de la face. C'est elle qu'emprunte la plupart des grimpeurs pour atteindre ce sommet. Toutes les ascensions depuis plus de 20 ans tiennent sur quelques pages à peine… Nous prenons conscience de la chance que nous avons d'être ici. Vangelis nous apprendra, le soir venu, que nous sommes les 7èmes répétiteurs d'Eureka. 

Les notes des ouvreurs à l'ouverture

Le panorama sur l'ensemble des Météores est grandiose ! Nous sommes observés par les tours qui encerclent le Pixari. Assis sur les rochers brûlants, nous partageons une barre, un cadeau après ces 4 heures de labeur. Les oiseaux virevoltent au-dessus de nos têtes.

Si le bonheur à l'état pur existe, il pourrait se résumer à ce moment, où le quotidien paraît si loin qu'on ne peut que savourer l'instant présent, le cerveau en "mode off". 

De retour sur la terre ferme, l'odeur des grillades embaume les parages, comme une promesse de réconfort. La nuit sera claire et les étoiles veilleront sur nos deux petits corps fatigués.

L'aventure ici touche à sa fin. Chargés comme des mules, nous quittons les Météores en nous tournant une dernière fois vers cette armée de géants endormis. Il est maintenant temps de découvrir les belles falaises de Kyparissi, dans le Péloponnèse. Cap vers le sud, la tête remplie de souvenirs :)