Premiers pas sur le continent asiatique. Les panneaux d’affichage sont tapissés d’indications écrites en coréen. Ça annonce la couleur. Heureusement, Marion, Virgile et Basile sont rodés grâce à leurs excursions ici les années précédentes.
Nous rejoignons Séoul en train depuis l’aéroport. Le trajet laisse le temps d’apprécier l’immensité de cette ville — plus de quatre fois Paris — et d’apercevoir les premiers gratte-ciels. Nous gagnons ensuite notre logement pour la semaine, à quelques minutes de marche de Séoul Station, la gare centrale.
Pendant quelques jours, nous sommes plongés dans l’effervescence de la capitale. Ici plus qu’ailleurs, le gargouillement des ruelles du centre-ville contraste avec le calme qui émane des lieux de culte. Un peu partout, des temples colorés surgissent dans l’ombre des gratte-ciels. Nous sommes surpris de constater qu’il y a aussi beaucoup d’églises, preuve que le christianisme a autant sa place que le bouddhisme dans le pays. Les vitrines géantes dédiées à la K-Pop, les bars à chats ou encore les campagnes de propagande cosmétique participent pleinement à notre dépaysement.
Il faut aussi s’habituer aux saveurs culinaires locales. Si c’est un jeu d’enfant pour certains — qui prennent plaisir à expérimenter toutes sortes d’aliments étranges — d’autres ont plus de mal à s’y faire. Il faut dire que les mamies coréennes qui tiennent les petits restos ont souvent la main lourde sur les épices. Le plus souvent, c’est la loterie. Même Google Traduction peine à déchiffrer les écritures placardées sur les murs. Quant à l’anglais, il ne nous sauve pas vraiment la mise : il est peu compris, ou laborieusement.
À jouer aux touristes, on en oublierait presque la raison principale de notre venue. Si on m’avait dit que tout cela tiendrait à deux petits bouts de métal, j’aurais été sceptique. Et pourtant… Il ne nous reste plus que quelques jours avant la compétition. C’est l’excuse parfaite pour aller se dérouiller dans une salle de bloc moderne de la ville. Là encore, les différences avec la maison sont frappantes : en Asie, les coordinations sont une religion. C’est le festival des jetés, des skates et des run and jumps.
Il y a aussi des salles de dry. Nous faisons une séance dans l’une d’entre elles, où nous tombons par hasard sur trois membres de l’équipe américaine. La rencontre se solde par un 2+2 collectif, dans la bonne humeur et avec beaucoup de légèreté — de quoi presque me faire oublier l’appréhension liée à ma première Coupe du monde sur un autre continent.
Tout est assez nouveau pour moi. Je découvre un monde qui n’est pas le mien : celui du haut niveau. Même si les podiums en Coupes d’Europe à Žilina et Utrecht, ainsi que les nombreuses autres finales, m’ont apporté de la confiance, ils paraissent presque insignifiants face à l’ampleur de la Coupe du monde de Cheongsong. Au départ de Paris, dimanche dernier, j’ai décollé avec beaucoup de doutes en soute — sûrement bien plus que le poids autorisé. J’ai donc essayé de tenir ces incertitudes à distance pour m’imprégner de la confiance qui émanait du reste de l’équipe.
Malgré la fatigue accumulée par l’entraînement — et accessoirement la mononucléose — je laisse les questionnements au pied des voies pour profiter pleinement du moment. Au pied de l’imposante structure de Cheongsong, je prends conscience de la chance que j’ai de grimper aux côtés des meilleurs grimpeurs et grimpeuses de la planète.
| L'imposante structure de Cheongsong |
Ce sentiment s’intensifie lorsque les résultats des qualifications tombent et que mon numéro de dossard apparaît à la 14ᵉ place, ex æquo avec Eimir McSwiggan, multiple médaillée mondiale. Bon… Pack ne manquera pas de me faire remarquer qu’à 47 ans, elle est plutôt sur la fin de carrière. Certes. Mais je dois avouer qu’un petit sentiment de fierté m’envahit. D’autant plus que les seize premiers se qualifient pour la demi-finale. J’aurai donc une nouvelle chance de me battre sur cet incroyable mur. C’est génial. Marion survole les qualifications et se retrouve en isolement avec moi le lendemain.
| Heureuses après les qualifs ! |
Pendant la lecture, nous échangeons quelques mots, brefs mais rassurants. Ça fait du bien d’avoir quelqu’un d’aussi expérimenté à mes côtés. Tout semble calé, calibré, millimétré. Je me laisse porter, en essayant de ne pas me laisser intimider par l’environnement.
La voie paraît accessible, même si j’ai du mal à comprendre les mouvements sur les barils de glace. Cette grimpe en trois dimensions, dans les plafonds, est vraiment spécifique à ce mur. Il me tarde de découvrir ça. Une fois de plus, je laisse les doutes en bas et m’élance dans la voie.
Poussée par les encouragements de Pack et Basile, j’avance — lentement — de baril en baril. Par moments, je suis un peu perdue dans l’espace. Il me faut du temps pour me réorganiser, clipper, me replacer : des détails qui, mis bout à bout, n’en sont plus. Je me bats jusqu’aux dernières secondes et m’effondre en laissant mes piolets sur les prises. Shootée à l’adrénaline, il me faut quelques minutes pour redescendre sur Terre.
Je suis heureuse d’avoir résisté à la pression et d’être allée au bout du combat. Je réalise, une nouvelle fois, la chance que j’ai d’être là et d’avoir accédé à la demi-finale — ce qui n’a pas été le cas de toute l’équipe.
Les runs des grimpeuses et grimpeurs suivants sont de véritables leçons en direct. À l’issue de cette manche, Marion, Louna, Virgile et Tristan accèdent aux finales. Je termine à la douzième place avec le sentiment d’avoir tout donné. Louna et Marion, grâce à deux runs d’anthologie, mettront tout le monde d’accord. Bravo à eux : c’est inspirant.
Il est parfois difficile de trouver du sens à un voyage à l’autre bout du monde, motivé par quatre voies de six minutes tout au plus. Prendre son billet pour la Corée, c’était aussi accepter de potentiellement rentrer à la maison sans avoir dépassé la deuxième prise. Je n’étais pas sûre d’être à la hauteur de l’événement. Malgré tout, je sais que c’est un passage obligé pour prendre de l’expérience et espérer, un jour, monter sur un podium de Coupe du monde.
Les jours précédant la compétition auraient pourtant suffi, à eux seuls, à donner du sens au voyage. Arpenter Séoul et ses marchés, visiter le palais impérial, plonger dans l’histoire de ce pays à la richesse culturelle immense : tout cela a constitué une expérience unique, justifiant à elle seule le déplacement.
| Dans l'enceinte du Palais Royal |
| Un des nombreux marchés de la ville |


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