Glace au Québec - Stage ENAF

Atterrissage en terre inconnue

Passer la douane n’a jamais été aussi difficile. On me pose des tonnes de questions. Deux yeux effarés me fixent lorsque j’essaie d’expliquer que je viens… pour escalader des cascades glacées. « Mais pourquoi ? » Bonne question. À laquelle je n’ai aucune réponse satisfaisante à offrir — pas plus que je ne saurais expliquer ce qui peut bien laisser penser que je suis une terroriste. À part, peut-être, mes deux paires de piolets soigneusement rangées dans le bagage en soute.

Une heure trente plus tard, on me relâche enfin. Mes piolets et moi. Je crois que j’aurai désormais un peu de mal à vanter les qualités d’hospitalité des Québécois. Qu’importe. Ce n’est pas pour ça qu'on vient ! Je retrouve les filles et Jonathan, qui ont franchi les barrières douanières sans encombres. L’aventure peut enfin commencer !

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Pont-Rouge

À Pont-Rouge, l’excitation est à son paroxysme. Difficile de canaliser toute l’énergie accumulée au cours des vingt-quatre dernières heures de voyage. Les stalactites nous font de l’œil.

On prend tout de même le temps de s’échauffer sur une petite cascade, histoire de retrouver les sensations. Avec Julie, on jette ensuite notre dévolu sur "Valentin", la classique du secteur, cotée 5+.

La glace canadienne a une saveur particulière après ces derniers mois enfermée dans la routine de l’entraînement et des compétitions. Les prises en métal, c’est bien. Mais la glace, c’est encore mieux. Pour rester dans le thème, on enchaîne aussi quelques voies de mixte équipées. On passe du rocher à la glace, puis de la glace au rocher. Les dégaines sont déjà en place : un petit luxe qui permet de se concentrer uniquement sur la gestuelle et reprendre tranquillement le rythme.

Juste à côté de nous, des locaux sécurisent certaines lignes en coupant d’imposants cigares de glace… à la tronçonneuse. Aucun doute : nous sommes bien en Amérique !

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Sept-Îles, Rivière Sainte-Marguerite

Après cette entrée en matière, nous filons vers la Côte-Nord, direction Sept-Îles. Huit heures de route bien droites et un ferry plus tard, nous installons le camp de base près de la station de Gallix.

Le lendemain, nous retrouvons Danny et ses deux motoneiges, qui nous permettent d’accéder aux cascades en une quinzaine de minutes à peine. Entassés sur nos machines, nous traversons le lac Sainte-Marguerite. Le froid mordant picote les rares parcelles de visage laissées à découvert. Le soleil levant apparaît alors comme une promesse de réconfort.

En nous approchant, nous distinguons le Pilier Simon Proulx - la cascade repérée plus tôt avec Julie et Jo. De loin, elle impressionne : deux cents mètres de glace dominant la rive droite du lac. D’autres grandes cascades attirent aussi le regard, comme Le Mulot, qui a largement contribué à la réputation du site. Nous déposons les filles au pied de leur voie - l'escalier - et filons au pied de la nôtre.

Nous nous répartissons les longueurs et nous engageons dans la voie. Chaque longueur est une invitation au bonheur : la bonne compagnie, la qualité de la glace et l’escalade au soleil. Il fait même si chaud que nous en venons à nous inquiéter de ce qui pourrait tomber d’au-dessus. Finalement, le soleil se voile juste à temps pour nous laisser terminer la voie avec plus de sérénité.

Au retour, notre taxi nous attend. Nous récupérons le reste de l’équipe en chemin, puis rentrons à la maison. En bord de route, quelques robustes panneaux nous mettent en garde sur la présence d'élans. Nous nous ferions une joie d'en croiser mais les voitures de location ne risqueraient pas d'apprécier... Nous finissons la journée autour d'un thé au coin du feu.

Les jours suivants, nous en profitons pour explorer d'autres lignes du coin. 

Speedy Gonzales, Sept-Iles
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Gaspésie

Des routes rectilignes mènent à d'autres routes rectilignes. En terme de monotonie, on atteint le summum ! Il faut souvent parcourir plusieurs dizaines de kilomètres avant de tomber sur une intersection. Nous croisons tantôt une station-service, tantôt une petite ville séparées par des immenses forêts. La banquise qui borde la côte nord témoigne du climat glacial installé dans la région depuis plusieurs mois. À marée basse, l'océan semble figé sous ces énormes masses de glace. 

Certaines cascades se dressent fièrement entre le ciel et l'océan. Nous avons la chance d'en parcourir trois d'entre elles - Corneille , la Méduse et la Cigarette Bleue - pour clôturer le chapitre. Contrairement à Sept-Iles, la glace a retrouvé sa couleur : celle de l'océan. Ici, un seul et même élément dicte sa loi : l'eau. Elle domine les lieux par ses colonnes de glace fragiles suspendues au-dessus du vide, ses flocons virevoltant au grès du vent et ses vagues violentes, reine discrète d'un royaume battu par le froid. Nos repères sont bousculés, nos sens perturbés.

Escalade au-dessus de l'eau

Les derniers coups de pioche résonnent déjà comme un air de nostalgie. Photo-souvenir à côté du phare, resto en équipe - où nous expérimentons les boulettes de phoque... - et il est déjà l'heure de rentrer ! 

Les filles reprennent l'avion demain. Pour ma part, je prolonge les hostilités autour de Québec... Merci à toute l'équipe pour ces précieuses tranches de vie ♡ Merci à Maud et Jo pour la transmission de votre expérience !

La suite au prochain épisode...

Vue sur la banquise

Petit résumé des voies parcourues pendant le séjour (topo à venir) :

Pont-Rouge (dont certaines au FestiGlace) :

- Valentin, 5+/60m (topo ici)

- Super Cristal, 5+/60m 

- Maelstrom M6/30m 

- Frappe moi pas, M6+/35m

- Cric Crac Croc, M6+/27m 

- Barbares M7/35m 

- Fin du monde, M7/40m

- Rice Krispies, M7/35m 

Rivière Ste-Marguerite : 

L'Escalier, 4+/100m  (topo ici)

- Pilier Simon Proulx, 5/170m (topo ici)

- Speedy Gonzales, 6+/120m

 Gaspésie :

- Cigarette bleue, 4+/60m (topo ici)

La Méduse, 4+/50m

- Corneille, 5+/100m (topo ici)

Coupe du Monde Cheongsong - Corée du Sud

Premiers pas sur le continent asiatique. Les panneaux d’affichage sont tapissés d’indications écrites en coréen. Ça annonce la couleur. Heureusement, Marion, Virgile et Basile sont rodés grâce à leurs excursions ici les années précédentes.

Nous rejoignons Séoul en train depuis l’aéroport. Le trajet laisse le temps d’apprécier l’immensité de cette ville — plus de quatre fois Paris — et d’apercevoir les premiers gratte-ciels. Nous gagnons ensuite notre logement pour la semaine, à quelques minutes de marche de Séoul Station, la gare centrale.

Pendant quelques jours, nous sommes plongés dans l’effervescence de la capitale. Ici plus qu’ailleurs, le gargouillement des ruelles du centre-ville contraste avec le calme qui émane des lieux de culte. Un peu partout, des temples colorés surgissent dans l’ombre des gratte-ciels. Nous sommes surpris de constater qu’il y a aussi beaucoup d’églises, preuve que le christianisme a autant sa place que le bouddhisme dans le pays. Les vitrines géantes dédiées à la K-Pop, les bars à chats ou encore les campagnes de propagande cosmétique participent pleinement à notre dépaysement.

Il faut aussi s’habituer aux saveurs culinaires locales. Si c’est un jeu d’enfant pour certains — qui prennent plaisir à expérimenter toutes sortes d’aliments étranges — d’autres ont plus de mal à s’y faire. Il faut dire que les mamies coréennes qui tiennent les petits restos ont souvent la main lourde sur les épices. Le plus souvent, c’est la loterie. Même Google Traduction peine à déchiffrer les écritures placardées sur les murs. Quant à l’anglais, il ne nous sauve pas vraiment la mise : il est peu compris, ou laborieusement.

À jouer aux touristes, on en oublierait presque la raison principale de notre venue. Si on m’avait dit que tout cela tiendrait à deux petits bouts de métal, j’aurais été sceptique. Et pourtant… Il ne nous reste plus que quelques jours avant la compétition. C’est l’excuse parfaite pour aller se dérouiller dans une salle de bloc moderne de la ville. Là encore, les différences avec la maison sont frappantes : en Asie, les coordinations sont une religion. C’est le festival des jetés, des skates et des run and jumps.

Il y a aussi des salles de dry. Nous faisons une séance dans l’une d’entre elles, où nous tombons par hasard sur trois membres de l’équipe américaine. La rencontre se solde par un 2+2 collectif, dans la bonne humeur et avec beaucoup de légèreté — de quoi presque me faire oublier l’appréhension liée à ma première Coupe du monde sur un autre continent.

Tout est assez nouveau pour moi. Je découvre un monde qui n’est pas le mien : celui du haut niveau. Même si les podiums en Coupes d’Europe à Žilina et Utrecht, ainsi que les nombreuses autres finales, m’ont apporté de la confiance, ils paraissent presque insignifiants face à l’ampleur de la Coupe du monde de Cheongsong. Au départ de Paris, dimanche dernier, j’ai décollé avec beaucoup de doutes en soute — sûrement bien plus que le poids autorisé. J’ai donc essayé de tenir ces incertitudes à distance pour m’imprégner de la confiance qui émanait du reste de l’équipe.

Malgré la fatigue accumulée par l’entraînement — et accessoirement la mononucléose — je laisse les questionnements au pied des voies pour profiter pleinement du moment. Au pied de l’imposante structure de Cheongsong, je prends conscience de la chance que j’ai de grimper aux côtés des meilleurs grimpeurs et grimpeuses de la planète.

L'imposante structure de Cheongsong

Ce sentiment s’intensifie lorsque les résultats des qualifications tombent et que mon numéro de dossard apparaît à la 14ᵉ place, ex æquo avec Eimir McSwiggan, multiple médaillée mondiale. Bon… Pack ne manquera pas de me faire remarquer qu’à 47 ans, elle est plutôt sur la fin de carrière. Certes. Mais je dois avouer qu’un petit sentiment de fierté m’envahit. D’autant plus que les seize premiers se qualifient pour la demi-finale. J’aurai donc une nouvelle chance de me battre sur cet incroyable mur. C’est génial. Marion survole les qualifications et se retrouve en isolement avec moi le lendemain. 

Heureuses après les qualifs !

Pendant la lecture, nous échangeons quelques mots, brefs mais rassurants. Ça fait du bien d’avoir quelqu’un d’aussi expérimenté à mes côtés. Tout semble calé, calibré, millimétré. Je me laisse porter, en essayant de ne pas me laisser intimider par l’environnement.

La voie paraît accessible, même si j’ai du mal à comprendre les mouvements sur les barils de glace. Cette grimpe en trois dimensions, dans les plafonds, est vraiment spécifique à ce mur. Il me tarde de découvrir ça. Une fois de plus, je laisse les doutes en bas et m’élance dans la voie.

Poussée par les encouragements de Pack et Basile, j’avance — lentement — de baril en baril. Par moments, je suis un peu perdue dans l’espace. Il me faut du temps pour me réorganiser, clipper, me replacer : des détails qui, mis bout à bout, n’en sont plus. Je me bats jusqu’aux dernières secondes et m’effondre en laissant mes piolets sur les prises. Shootée à l’adrénaline, il me faut quelques minutes pour redescendre sur Terre.

Je suis heureuse d’avoir résisté à la pression et d’être allée au bout du combat. Je réalise, une nouvelle fois, la chance que j’ai d’être là et d’avoir accédé à la demi-finale — ce qui n’a pas été le cas de toute l’équipe.

Les runs des grimpeuses et grimpeurs suivants sont de véritables leçons en direct. À l’issue de cette manche, Marion, Louna, Virgile et Tristan accèdent aux finales. Je termine à la douzième place avec le sentiment d’avoir tout donné. Louna et Marion, grâce à deux runs d’anthologie, mettront tout le monde d’accord. Bravo à eux : c’est inspirant.

Il est parfois difficile de trouver du sens à un voyage à l’autre bout du monde, motivé par quatre voies de six minutes tout au plus. Prendre son billet pour la Corée, c’était aussi accepter de potentiellement rentrer à la maison sans avoir dépassé la deuxième prise. Je n’étais pas sûre d’être à la hauteur de l’événement. Malgré tout, je sais que c’est un passage obligé pour prendre de l’expérience et espérer, un jour, monter sur un podium de Coupe du monde.

Les jours précédant la compétition auraient pourtant suffi, à eux seuls, à donner du sens au voyage. Arpenter Séoul et ses marchés, visiter le palais impérial, plonger dans l’histoire de ce pays à la richesse culturelle immense : tout cela a constitué une expérience unique, justifiant à elle seule le déplacement.

Dans l'enceinte du Palais Royal
Un des nombreux marchés de la ville
Sur le point de rentrer à la maison, je dépose mon bagage en soute sur le tapis Air France. Le poids affiché est largement inférieur à celui de l’aller. Pour sûr, les doutes sont restés en Corée !

Merci à la team pour ce petit trip ♡