Voie Lesueur - Face N des Drus à la journée

Emmitouflée dans mon duvet, le sommeil ne veut pas de moi. Mon corps est congelé alors que ma tête est en fusion. Je refais le fil de ces dernières 48 heures. Les images reviennent dans le désordre. J’essaie d’ordonner mes pensées, mais les contours se brouillent. Je lâche l’affaire, impuissante, et laisse vagabonder mon esprit, spectatrice des voix — diffuses et tenaces — qui refusent de se taire.

Bivouac sous le sommet

La veille,

La benne des Grands Montets s’éloigne, emportant avec elle les derniers liens avec la civilisation. Quelques rappels dans le couloir Poubelle — nom déplacé pour une ligne pas si pire —, puis la face nord des Drus se découvre, derrière la ligne de crête. Pourtant si près du monde, l’atmosphère a changé. À mesure que nous avançons, l’ombre de la face nous écrase, presque autant que nos sacs qui pèsent des tonnes ! La chaleur printanière rend l’approche fastidieuse. Il serait malvenu de s’en plaindre, tant le chemin reste long avant le sommet. 

Une fois le campement posé, nous partons fixer les deux premières longueurs de la “Pierre-Alain” (longueurs d’accès à notre voie). Cela devrait nous permettre de partir avant le lever du jour. Pack m’offre la chance de partir devant. Je profite de grimper sans la pression du temps : je sais que demain, ce sera différent !

3 h 30
La sonnerie du téléphone n’a pas le privilège de nous extirper de notre sommeil puisque nous sommes déjà les yeux grands ouverts ! Conséquence de l’excitation ? De l’appréhension ? Sûrement un fin mélange des deux.

5 h 00
Au clair de lune, nous entamons la remontée des 120 mètres de corde fixés la veille. Cette tâche ingrate et répétitive a au moins le mérite de réchauffer nos deux petits corps, rouillés par le froid et le manque de sommeil. Les 200 mètres de neige suivants viennent clore l’échauffement. Nous atteignons le pied de la voie et rangeons nos frontales dans les sacs : les choses sérieuses peuvent commencer !

6 h 30
Les premières longueurs nous mettent directement dans le bain. Des envolées de 50, parfois 60 mètres, raides le plus souvent, et qui laissent peu de place au répit. Au bout de quelques heures, notre rythme de croisière est trouvé. Il est 10 h 30 lorsque nous arrivons au pied de la première longueur clé. Du bas, elle semble plutôt athlétique — ce qui se rapproche assez bien du dry-tooling que nous connaissons en compétition. Cela se confirme une fois dedans. Les fissures déversantes offrent de bonnes prises pour les piolets, mais il faut se concentrer pour trouver des pieds ! Les trois longueurs suivantes nous prennent encore beaucoup de jus.
Premier M7

15 h 00
Après une dizaine d’heures d’effort, la fatigue commence à s’installer. La cordée suisse qui nous suivait décide de s’arrêter pour passer la nuit ici. L’idée d’un bivouac suspendu, assis face au vide, et d’un réveil glacé ne nous attire pas. Nous prenons tous les deux la décision de poursuivre l’ascension. Il nous reste encore plusieurs heures de jour devant nous. Jusqu’à présent, nous avons tous les deux enchaîné l’ensemble des longueurs. D’après le topo, il ne reste qu’une longueur dure avant le sommet. Nous réunissons nos dernières forces pour libérer la dernière section ! Après deux combats mémorables dans une renfougne infâme, la fierté d’avoir été à la hauteur de la voie nous booste pour avancer. Nous pensons en avoir fini avec les difficultés, alors qu’une traversée improtégeable en neige sucrée nous force à l’humilité ! Nous regagnons la fin du couloir nord et remontons en direction du sommet.

Au milieu des 850m de face

19 h 00
C’est la libération. Après 15 heures d’efforts acharnés et de concentration, nous pouvons enfin nous poser. Les doutes qui me comprimaient se dissipent enfin. Je me sens plus légère, presque vide. Les larmes ruissellent sur mes joues sans que je puisse les contrôler. Dans le regard de Pack, je lis aussi son soulagement. Nos échanges se restreignent au strict minimum : terrasser le bivouac, faire fondre de la glace au réchaud, tenter de nous nourrir… À ce moment, les mots sont dérisoires. Aucun d’entre eux ne serait à la hauteur de l’instant. Nous savons tous les deux que nous venons de vivre un moment qui restera gravé dans nos petites carrières d’alpinistes. Nous connaissons aussi le chemin que chacun a parcouru pour arriver jusqu’ici. Aujourd’hui, notre corde ne se contente plus de relier deux corps. Elle porte désormais un souvenir indélébile, patiemment construit, fruit d’innombrables heures d’entraînement sur les piolets, d’investissement personnel et d’énergie déployée.
Les lueurs du matin face aux Jorasses

Plus que 20 rappels pour redescendre

Sans aucun doute, cette journée gardera une saveur particulière dans mon cœur. Elle m’aura prouvé que les seules limites sont celles que l’on se fixe. 

Merci, simplement. Pour la confiance.
Et pour avoir rendu cela possible.

Quelques jours seront nécessaires pour redescendre vraiment. Revenir. Reprendre pied.


Le topo : ici