Périple hispanique

Epreuves du bac dans le rétro, Hugo et moi n’avions qu’une idée en tête en prenant la route cet après-midi : faire le plein de vitamines D. Choisir la destination des vacances est souvent une tâche délicate mais cette fois, l’Espagne était apparue comme une évidence ! Vivre en fonction de la pluie et du beau temps et grimper jusqu’à épuisement, voilà ce qui nous motivait tant !

La chasse aux infos avait déjà débuté depuis quelque temps. Elle avait d'ailleurs souvent détourné notre attention pendant les révisions. Pour trouver la motivation, nous avions nos techniques ! Il fallait alterner : leçons de Physique, topo de Montrebei, exercices de chimie, dessins de Riglos, dissertations de sciences économiques, photos de Targasonne… Ainsi, la moitié de notre esprit s’était déjà exilée en terre sudiste. 
 
Le programme était vaguement établi. Nous connaissions les grandes étapes du voyage mais laissions libre court à toutes envies soudaines. Il était néanmoins convenu de débuter les vacances à Targasonne et d’y retrouver Marie, Guillaume, Bastien et les jeunes du club.
Heureux de débuter les vacances dans ce petit coin de paradis (réputé pour l’escalade de bloc) nous avions hâte d’y être. Quoi de mieux pour Pâques que de se battre sur de gros œufs de granite en si bonne compagnie ? 

Ces trois jours nous permirent de peaufiner la suite… Certaines voies envisagées furent approuvées par Marie et Bastien, tandis que d’autres se retrouvèrent définitivement rayées de la liste. Quelques nouvelles idées (pour ne pas dire beaucoup) émergèrent. Au final, on pouvait la confondre avec la liste de course hebdomadaire des SERRAR tant elle était longue !

Forcé de constater que les vacances n’étaient malheureusement pas éternelles, il fallait faire des choix. Nos réflexions mûrirent tranquillement et les grandes lignes du voyage se profilèrent…


TERRADETS

Lundi soir, nous passons la frontière. Les dernières lueurs du jour accélèrent les recherches d’un spot pour passer la nuit. Finalement, nous atterrissons au bord du lac du Tremp, seuls devant le soleil qui décline, donnant à l’eau des couleurs orangées. Il ne manquait plus qu’une bonne pizza pour prendre des forces en vue de la suite. Le tableau de bord de la voiture indique 26°C : le printemps est bel et bien là !


Sur recommandation, nous ouvrons les hostilités dans COLORES : voie calcaire de 200 mètres nichée dans les gorges de Terradets. Dans ces grandes dalles dépourvues de prises, il vaut mieux trouver un micro-pied salvateur que de perdre du temps à chercher des (prises de) mains inexistantes. Dans les longueurs aléatoires du haut, un frisson me parcourt lorsque je pense à Serge qui a réalisé cette même voie en solo intégral (sans corde) quelques années auparavant… 

Colores (au milieu de la paroi)

Grimpette au-dessus de l'eau

MONTREBEI  

Quelque chose de particulier me lie à cet endroit. Il y a une dizaine d’années (déjà !!!), je passais par là avec ma famille lors de notre traversée des Pyrénées en camping-car. Si la plupart des étapes de notre périple sont depuis bien longtemps enfouies dans les coins les plus reculés de ma mémoire, celle du Congost de Montrebei est sûrement celle qui m’a le plus marquée ! Peut-être pour cette journée en bateau gonflable à travers les gorges où Lilou, Yanis et moi préférions se baigner dans l’eau turquoise que de ramer, laissant les parents, triceps en feu, mener l'embarcation… Ou peut-être encore pour cette autre journée à traverser le Congost à pied, interminable randonnée où pont suspendu, chemin taillé et escalier dans la roche permirent tant bien que mal de nous faire avancer… A cette époque, les falaises qui nous entouraient étaient tellement grandes que les escalader n’était même pas envisageable. Plus tard, les retours de grimpeurs s’étant essayés aux grandes falaises de Montrebei ne vinrent que confirmer ma première impression. Pourtant, Lara essayait depuis quelque temps de m’envoyer au charbon sur ce site mythique et ne manquait aucune occasion pour me le rappeler. Je n’aurais trouvé aucune excuse qui puisse justifier la déviation de Montrebei si ce n’est… la frousse !

Montrebei présente les plus grandes et plus verticales parois de la Serralada del Montsec, avec ses deux géantes d'une hauteur de 500 m : Paroi d'Aragon et Paroi de Catalogne. Plus de 100 itinéraires d'escalade libre le plus souvent partiellement ou peu équipés, mais aussi des voies d'escalade artificielle.” (source : C2C)

La première étape a d’abord été de déchiffrer les livres catalans pour comprendre les accès des parkings et des voies. Après une bonne demi-heure de 4x4 (que dis-je, de Scénic) sur une piste cabossée au milieu de nulle part, nous sommes soulagés d’enfin arriver à Prat d’en Lluis, notre camp de base pour les trois prochains jours. 

Notre nouvelle chambre :)

Là, toute notion de temps allait disparaître. De l’aube au crépuscule, nous allions disposer de longues heures pour cultiver notre art : chercher les lignes les plus esthétiques (et les plus abordables !), étudier les itinéraires jusqu’à les connaître sur le bout des doigts, se lancer en ouvrant grand les yeux pour trouver le moindre piètre piton et ainsi éviter de se perdre, débusquer les plus belles fissures et y glisser nos plus beaux friends et respirer un grand coup quand le dernier point serait hors-champ… Des heures et des heures à s’exercer, tantôt sous le soleil tapant, tantôt exposés au vent. 

Les repas ne furent, certes, pas ceux rêvés de tous, mais notre salle à manger était inégalable. Rabiboché au strap, le matelas percé sur lequel nous dormions n’aurait pas non plus fait de jaloux. Pourtant, nos corps semblaient s’habituer à la fermeté du sommier, les nuits passant… L’eau, récupérée à la fontaine du dernier petit village croisé (à plus d’1h30 d’ici) était une denrée rare. Nous avions vingt litres de réserve dont dix d’eau potable. Ainsi, de nombreuses stratégies, plus ou moins efficaces, furent mises en place pour l’économiser.

Conscients du privilège que nous avions d’évoluer dans un décor comme celui-ci, nous n’aurions troqué pour rien au monde notre place contre un hôtel 5 étoiles ! 


Dièdre gris

En pleine forme malgré un brin d'appréhension, nous foulons le sentier du Congost à l’aube. Les souvenirs remontent lorsque je traverse le pont suspendu. Un détail retient néanmoins mon attention. Dans l’obscurité, je m’y prends à deux fois pour m’assurer que ce que je vois est bien réel. L’eau a disparu ! Ce pont qui, autrefois, était indispensable pour traverser la rivière n’a maintenant plus aucune utilité si ce n’est de distraire les randonneurs qui passeraient par là. Quel désastre ! Nous continuons notre route sur le sentier taillé, où nous constatons une fois de plus la baisse drastique du niveau de l’eau dans les gorges. Le constat est frappant. Accablés par la scène, nous poursuivons la balade.

A 8h, nous sommes au pied de la géante Paret de Catalunya, comme on l’appelle ici. Nous partons pour 400 mètres de grimpe verticale à équiper entièrement. 

Chaque mètre avalé est une petite victoire, chaque longueur cochée est une bouffée d’oxygène. Les doutes s'amenuisent à mesure que nous progressons. Nous savons tous les deux que la seule issue est par le haut ! Nous gardons ça en tête. 

Dans la voie, nous faisons la connaissance de Javi et Alfredo, deux catalans pure souche avec qui nous partageons le reste de la journée. Les discussions aux relais nous font oublier l’enjeu. 

Après neuf heures d’ascension et une petite erreur d’itinéraire, nous sommes enfin sur le plateau sommital. Heureux d’être venu à bout de ce qui, pour nous, fut un beau chantier.

Quelques jours plus tard, nous migrons vers l’ouest pour finalement échouer un court moment à Riglos et terminer en douceur. Notre attention est évidemment retenue par la trace blanche qui raye la paroi de la Visera : La Fiesta de los Biceps

Le lendemain, nous sommes surexcités à l’idée de s’élancer dans cette grande classique, sûrement la plus répétée du coin ! Nous prenons le temps de profiter ou plutôt de récupérer entre les longueurs, surtout celles du haut qui déversent de plus en plus. Après avoir enchaîné les 6c, 6c+ et 7a, l’ultime 6a+ aura raison de nous (trois pauses chacun au compteur !!!). Cette voie marque forcément les esprits, plus pour l’ambiance que pour la grimpe en général.

200 mètres de gaz sous les pieds !

Le dernier jour, nous jetons notre dévolu sur la Seron-Millan au Pison, une voie de 300m à l’équipement rudimentaire. Un beau voyage dans les entrailles du siècle dernier et des cheminées de conglomérat qui donnent parfois la frousse !

On se fait petit à côté du Puro (pointe de gauche)

Se réveiller au petit matin sur le matelas dégonflé,

Pendant la journée, grimper ou flâner et récupérer,

Se doucher ensuite à l'eau glacée,

Élire puis étudier la voie envisagée,

Manger une bouillie lyophilisée à la nuit tombée,

Observer les étoiles lorsque prend place l’obscurité,

Rêver d’aventures rupestres lorsque nos paupières sont fermées,

Donner des nouvelles quand le réseau nous le permet,

Et recommencer jusqu'à ce que le temps soit épuisé… 

Vivement les prochaines vacances !


Goulotte au Pic du Loup

Épreuves du bac obligent, les week-ends précédant celles-ci étaient à priori destinés aux révisions. Évitant à tout prix de jeter le nez dans les topos (par peur de craquer), ma bonne volonté m'étonnait. Plus encore, elle m'épatait ! 

C'était sans compter sur un message de Kilian qui vint anéantir mes résolutions : "Belledonne ce week-end ?"

Je préférai décliner sa proposition, déterminée à ne pas flancher. Quelques instants plus tard, le doute s'installait déjà. Hésitante, je demandai alors des informations sur les prévisions météo, ce à quoi on me répondit : "Grand beau". Une courte visite sur le bulletin de Météo France confirma ses dires.

Je réclamai ensuite quelques renseignements sur le programme : "goulotte au Pic du Loup" m'annonça-t'on. Les précisions du topo n'arrangèrent rien à la situation : "L'ambiance et l'esthétique sont au rdv [...] Cette goulotte vaut vraiment le détour...".

Sommet du Pic du Loup - Goulotte de droite

Comment pouvais-je refuser une telle proposition ? Une partie de moi, sûrement la plus raisonnable, me supplia de décliner l'offre. Vous vous doutez bien que c'est l'autre qui pris le dessus.

Et comme "plus on est de fous, plus on rit", Hugo se joignit volontiers à nous. Je n'eus aucun mal à le convaincre. Régis, responsable R&D chez CIMALP, fut également de la partie.

Le lendemain...

A 9h pétante, nous sommes au départ du parking de Freydière. Surpris sans vraiment l'être, l'absence de neige nous pousse à partir à pied. Nous laissons les raquettes dans le coffre de la voiture, sans regrets. Les papotages nous font avaler l'approche en un rien de temps. Quoique... c'est peut-être la cadence des garçons qui nous fait arriver en moins d'une heure au Lac du Crozet. Nous venons de traverser l'épaisse couche nuageuse qui recouvre tout le Grésivaudan. Pour sûr, le soleil ne parviendra pas à faire son chemin jusqu'en vallée. Nous sommes donc aux premières loges pour faire le plein de vitamines D. Au-dessus des nuages, les lumières du matin envahissent les lieux. "L'autre côté" est toujours plein de bonnes surprises !

Il nous faut encore une heure pour atteindre le pied de la face. La ligne, belle diagonale encaissée, est évidente. Elle traverse la face ouest du Pic du Loup jusqu'à son sommet. 

Nous nous équipons en contre-haut du Lac du Loup. Kilian s'élance dans la première longueur, une belle envolée de 60 mètres avec un court passage de mixte. Régis lui enclenche le pas et expérimente ses premiers coups de piolets dans ce type de terrain. Hugo et moi partons ensuite. La seconde longueur ne demande pas plus de temps à l'équipe si ce n'est qu'il faut faire sa trace dans la pente enneigée. Kilian et Hugo s'en chargent. La suite est un peu plus technique et les conditions actuelles ne sont pas celles d'un mois de mars. Certains hivers, l'itinéraire est entièrement recouvert de neige et est par conséquent d'une technicité moindre. Aujourd'hui, quelques courts ressauts sont secs (par manque de neige). L'épaisseur du placage ne nous permet pas de brocher mais il est néanmoins suffisant pour ancrer les piolets et progresser. 

Il en faut plus pour effrayer les troupes et en deux temps trois mouvements, nous sommes au-dessus des difficultés et prenons pieds sur l'ultime pente neigeuse. Le soleil pointe le bout de son nez sur le haut de l'itinéraire. Les températures avoisinent certainement la dizaine de degrés et les couches textiles, en surnombre, se font sentir. A 14h, nous sommes au sommet. Kilian immortalise le moment avec son drone. 


La mer de nuages s'étend à perte de vue. Au loin, nous apercevons cette ligne dépourvue de précisions, où le blanc de la terre se mêle au blanc du ciel. Aucune frontière distincte ne sépare ces deux corps si ce n'est celle de notre imagination. Quelques cimes semblent néanmoins avoir vaincu la morosité du ciel.  Le trio Dent de Crolles - Chamechaude - Granier représente fièrement la Chartreuse, celui de Meije - Barre (des Ecrins) - Dômes (des Ecrins) se révèle en mettant à l'honneur le charisme des Ecrins. D'autres sommets encore plus lointain dressent courageusement leur silhouette à travers l'épaisse fourrure blanche.

Devant cette scène, une harde de chamois déboule sous nos yeux. L'ascension ne pouvait pas mieux se clôre que de cette manière. Quel bonheur d'avoir parcouru cette voie sauvage sans aucun accroc et avec une équipe de choc !

Une journée simple et efficace (pas comme nos révisions).

Merci les gars ;)




Aiguille de Capdedon - Belledonne

Il est 21h et il fait maintenant nuit depuis plusieurs heures. Le sommeil peine à m'emporter alors qu'Hugo et Tim, allongés à côté de moi, dorment profondément. Dans cette immensité, nous sommes réduits à presque rien. La montagne nous ramène fondamentalement à ce que nous sommes. Chaque instant nous rappelle un peu plus à quel point notre existence est précaire. Quelle est notre place dans l'humanité ? En regardant le ciel, je me rends compte qu'elle est aussi infime qu'une étoile l'est pour l'univers.

La question n'est pas de savoir laquelle brille le plus. La beauté d'une étoile réside surtout dans les liens qu'elle tisse avec ses voisines et qui forment de fabuleux dessins dans le ciel. Que serait l'étoile polaire sans la Petite Ourse ?

Seul le bout de mon nez peine à se réchauffer. Enfouie dans mon gros duvet, je pianote ces quelques phrases pour ne pas oublier. Ne pas oublier à quel point ces moments simples me remplissent de bonheur, à quel point j'ai de la chance d'être là.
Douze heures plutôt, nous partions du Col du Glandon dans le massif de Belledonne en direction des petites aiguilles de l'argentière. Nous n'avions alors aucune certitude des conditions en altitude. Neige ? Glace ? Rien du tout ? Il fallait vérifier !

Sous le soleil levant, nous prenons doucement de la hauteur. L'horizon qui à mesure que nous avançons se dégage, nous offre un panorama à couper le souffle : Mont-Blanc, Aiguilles d'Arves, Étendard, Meije...
Deux heures plus tard, nous sommes encordés. 
Il est maintenant temps de zigzaguer côté sud puis côté nord, de poser ses pieds sur le rocher puis dans la neige, d'avoir chaud puis froid... Ces conditions mi-automnales mi-hivernales donnent une autre ampleur à cet itinéraire qui en été, est parcouru par une ribambelle d'alpinistes plus ou moins expérimentés. La neige cache les vieux pitons qui balisent normalement le parcours mais permet néanmoins de stabiliser les roches branlantes qui bordent l'arête. Il faut dire que sans neige, nous pouvons vite nous retrouver sur des gros cairns instables. La médiocre réputation du rocher belledonnien n'est pas une légende !

Il nous faut trois heures pour atteindre le sommet de l'aiguille de Capdedon. Quatre rappels nous permettent d'atteindre la brèche du Pignollet. 


Il faut se rendre à l'évidence, la suite de l'arête est bien trop enneigée pour espérer continuer sans exploser l'horaire. Nous préférons bifurquer à cet endroit pour trouver notre lieu de bivouac. Il ne faut pas trainer, les journées se raccourcissent.

Nous posons notre bâche sur un replat abrité du vent et entamons le seul et unique repas de la journée. L'occasion pour nous d'admirer ce spectacle coloré et de prendre quelques clichés.


L'obscurité s'installe et les étoiles éclosent une à une dans la pénombre. Les discussions philosophiques peuvent commencer.
Chanceux, nous sommes arrosés par une pluie d'étoiles filantes. Les voeux fusent ! Sereins et apaisés, la journée se clôture sur un p'tit "bonne nuit les gars". Il est temps de dormir.

Il est maintenant 22h. Je n'ai toujours pas trouvé le sommeil mais il sera maintenant impossible d'oublier ces instants de pur bonheur.
Merci les gars !


Grand Dièdre - Pic des Spijeoles

Après plus de six mois loin de la maison, j'avais hâte de regrimper sur les plus belles montagnes du monde ! Ce fut l'occasion parfaite pour réaliser un projet qui avait été épinglé à l'interminable liste d'attente des voies pyrénéennes à visiter : le Grand Dièdre au Pic des Spijeoles, un incontournable du Luchonnais.

Ce projet avait été initié par Claude au détour d'une conversation deux années auparavant. Le planning des un(e)s et les blessures des autres repoussant sans cesse le week-end, nous n'avions jusqu'alors trouvé aucune disponibilité commune. Par magie, les étoiles se sont alignées et nous avons convenu du samedi 20 août comme date d'ascension. 

Au passage, la cordée s'est agrandie et c'est à six que nous entamons l'approche ce vendredi jusqu'à la Coum de l'Abesque où nous bivouaquerons ce soir.

Le soleil perd de la hauteur et fait brusquement chuter les températures : les doudounes ne sont pas de trop, les gants non plus ! Nous partons nous coucher après avoir avalé quelques cuillères de lyophilisés (qui ne font pas l'unanimité) et une gorgée de tisane.

Le réveil retentit. L'écran de mon téléphone indique 5h30 et les premières lueurs du jour sont perceptibles au loin dans la vallée. Sortir du duvet est définitivement l'épreuve la plus rude de la journée. La petite troupe s'active, fait le plein d'eau, avale son p'tit dej, organise son sac et se met en route. Le faisceau de nos frontales guident nos pas dans l'obscurité, nous prenons de la hauteur sur les lacets en contre-haut du lac de Saussat.

La face nord-est des Spijeoles est bientôt visible. La voie que nous allons emprunter est pour le coup très logique et suit la ligne de faiblesse verticale et directe qui débouche à 20 mètres à gauche du sommet. Nous décidons de contourner la barre de schistes rouges qui mène au pied de notre voie par la droite. De là, 350m nous séparent du sommet. Les cordées se forment et après un petit incident (qui sera passé sous silence pour protéger l'intégrité du coupable ;) , j'entame la cheminée de la première longueur. Claude et maman me rejoignent aussitôt. Papa prend le lead de la seconde cordée et est immédiatement rattrapé par Léna et Jérome. A plusieurs reprises, nous tirons de belles envolées de 50 mètres. Les vieux pitons en place, sans être abondants, nous indiquent l'itinéraire et sont même rassurants lorsque certains pas de IV+ nous surprennent. Des cheminées malcommodes et difficilement protégeables ralentissent de temps à autre notre progression mais rien n'altère la bonne humeur qui plane sur l'équipe. Nous ne ferons certainement qu'une seule fois cette voie dans notre vie et comptons bien en profiter ! 

Il devient tellement rare de trouver des itinéraires de montagne non (ou peu) aseptisé que je réalise la chance que nous avons de pouvoir grimper dans cet endroit encore préservé, à l'abri des foules et de ce besoin permanent de rendre accessibles des lieux qui ne sont pas fait pour l'être. Aucun équipement moderne n'est en place, pas même l'ombre d'un petit spit ! Ravie de pouvoir naviguer là où le rocher me mène, je suis presque étonnée de ne pas m'égarer. C'est aux alentours de 15h que je fais mon dernier relais, à quelques dizaines de mètres  du sommet. Cette neuvième et dernière longueur nécessite jusqu'au bout de l'attention puisqu'une chute de pierre atterrirait sans aucun doute sur la cordée du dessous. 

Finalement, nous sommes à 16h au sommet, "tout sourire" pour la photo-souvenir. 


Je suis heureuse d'avoir pu accompagner des gens formidables qui ont réalisé leur objectif, repousser leurs limites ou juste pris énormément de plaisir parce que c'est bien ça le plus important ! Ce n'est pas pour rien que cette voie est répertoriée parmi les 100 plus belles courses des Pyrénées (ouvrage de Bellefon). Chargée d'histoire, elle nous aura plongés au coeur du vingtième siècle, dans les pas de nos prédécesseurs qui, sans le moindre artifice, nous ont courageusement et héroïquement ouvert la voie.

Merci Claude pour cette idée génialissime ! 

Visite Obligatoire - DIBONA

Après trois intenses semaines de boulot au refuge de la Bérarde, rythmées par les ampoules des randonneurs, les rappels coincés des grimpeurs et l'appétit inégalable des alpinistes, c'est à moi de prendre congés pour souffrir des pieds, coincer mes rappels et rentrer affamée...

Ce programme comble également Hugo et sans perdre de temps, nous enfilons nos baskets en direction du refuge du Soreiller.  Depuis quelques jours, nos yeux sont rivés sur la météo qui fait évidemment des siennes. Le refuge du Soreiller étant complet, nous comptons bivouaquer au pied de l'imposante face sud de la Dibona (ce sommet constitue l'objectif du lendemain). Lorsque nous apercevons sa silhouette au loin, des doutes quant à notre capacité à la gravir surgissent  soudainement. Cette aiguille à la fois esthétique et effilée, abrupte et imposante semble jeter un défi à l'audace des hommes. Nous sommes bel et bien déterminés à goûter à cette beauté brute, quelqu'en soit l'énergie à déployer.

Pour l'instant, notre seule mission se résume à mettre un pied devant l'autre  sans s'écrouler sous le poids de nos sacs avoisinant les 18kg.  La tente Décathlon premier prix ne participe pas à notre "light attitude" puisque ses mensurations sont bien trop importantes par rapport à la capacité d'accueil de nos sacs. On a d'ailleurs fini par l'accrocher à l'extérieur tout comme nos deux duvets, les cordes, ma Gore-Tex, mes claquettes... En fin de comptes, nous sommes plus larges que longs. Quoiqu'Hugo bat des records de hauteurs avec son sac qui est 50cm plus haut que lui. Les randonneurs que nous croisons nous prennent même pour les ravitaux du refuge du Soreiller, situé au pied de la Dibona. Il ne manquerait plus que ça ! 

A mesure que nous prenons de la hauteur, le ventilateur - agréable jusqu'ici - s'emballe exponentiellement. Connaissant les températures caniculaires de la vallée, nous ravalons nos plaintes mal placées et continuons à marcher. Très vite, le brumisateur se met également en route. Là, il devient plus difficile de se contenir. Les râleurs sont de sortie et le mauvais temps aussi. Tous les prétextes sont bons pour étaler sa mauvaise humeur. Nous sommes trempés, le refuge ne s'approche pas, les meilleurs emplacements de bivouac seront occupés lorsque nous arriveront et comme si cela ne suffisait pas, nos sacs semblent s'alourdir un peu plus à chaque pas... Ajoutons également que si l'imperméabilité de la tente Quechua est proportionnelle à son prix, il est fortement probable que nous ne dormions pas beaucoup. Quelle vie ! Mieux vaut passer ses vacances à la plage !

Le bruit d'un hélicoptère vient heureusement dévier notre attention. Nous le voyons treuiller deux personnes aux abords du refuge et repartir à toute vitesse. Un détail attire notre attention : ce n'est pas un hélicoptère de secours. Les hypothèses fusent : des riches qui s'offrent un tour d'hélico ? des blessés légers qui ne peuvent pas descendre ? ou les deux à la fois peut-être ? Nous ne le saurons pas mais n'allons pas tarder à les remercier... Vous allez comprendre !

Les gouttes s'intensifient dans les 200 derniers mètres. La tête baissée, nous comptons intérieurement les derniers lacets du sentier. La Dibona semble avoir revêtu son tricot noir, rincée par la pluie, ce qui lui donne un caractère plus impressionnant et moins accueillant que lorsque le granite est orangé.

Nous nous mettons à l'abri au refuge le temps que la pluie se calme. Je rencontre Marielle, la chaleureuse gardienne du refuge du Soreiller (perché à 2700m d'altitude).  Très vite, elle m'explique que deux personnes se sont désistées à la dernière minutes et que nous pouvons prendre leur place. Le sourire aux lèvres, je pars annoncer la nouvelle à Hugo qui est tout aussi ravi. Merci l'hélico !

Le lendemain, un premier lever à 5h nous permet de constater que, malgré nos espérances, la face est trempée. Aussi, les basses températures rendraient l'escalade compliquée : c'est l'onglet assuré ! D'un commun accord, nous repartons au lit. Ce n'est qu'à 7h que nous émergeons. Les premiers rayons du soleil illuminent notre voie. La mer de nuage qui recouvre la vallée n'a pas l'air de vouloir s'échapper mais pour nous, le ciel est bleu  et nous comptons bien en profiter !


Quelques jours auparavant, en établissant le programme, nous avons opté pour VISITE OBLIGATOIRE, une voie de 350 mètres et de 12 longueurs qui parcourt l'aiguille en son centre (léger droite). Son nom n'est pas un hasard et en dit long sur sa majestuosité qui la rend connue et parcourue. Les topos sont unanimes et s'accordent pour vanter sa beauté. Ils mentionnent tout de même l'exigence qu'elle requiert dûe à sa longueur et à sa cotation obligatoire dans le 6 bien tassé. Certains jours, il faut même faire la queue au pied de la voie et attendre son tour.

Nous sommes agréablement surpris de voir que malgré notre départ tardif, personne n'a encore franchi le seuil de la voie. Nous ouvrons le pas, aux alentours de 8h, plein d'excitation et d'impatience à l'idée de découvrir ce que nous réservent ces belles longueurs. "Chifoumi" pour savoir qui lance les hostilités, Hugo l'emporte. Il met ses chaussons et décolle du sol.

Les 150 premiers mètres sont avalés rapidement sans trop de difficultés. Nous sommes de plus en plus époustouflés. La pureté du rocher est incroyable et offre de belles dalles sculptées qui rendent la grimpe fine et technique. Nous partageons les cinq premières longueurs avec une cordée espagnole : un guide et deux clientes. Au relais, nous rigolons en comparant l'équipement moderne et abondant de cette voie et celui plus rustre des Pyrénées.  Nous en concluons sans trop d'hésitations que savoir grimper dans les Pyrénées donne des ailes partout ailleurs !

Surprise supplémentaire lorsque nous constatons que nous serons les seuls aujourd'hui à gravir cette voie. La chance nous sourit de nouveau. Après une petite erreur d'itinéraire, nous entamons la deuxième moitié de la voie. La septième longueur est vraiment majeure. Beaucoup plus physique que jusqu'à présent, elle réchauffe un peu nos corps refroidis par l'altitude.

L7 : la plus belle
Les deux dernières longueurs sont "plein gaz", 300 mètres de vide à gauche, 300 mètres de vide à droite. Notre marge technique dans ces longueurs nous permet d'apprécier leur beauté même si nous sommes loin de faire les malins. Je suis même bien contente que le tirage au sort du début de journée ne m'est pas envoyée dans la dernière longueur, sur le pilier sommital.

L12 : ultime longueur
A 14h, nous foulons le sommet. Heureux d'être arrivés au bout sans avoir "explosé" l'horaire, nous mangeons un bout sur nos 3m² de caillou. Le sommet n'est pas plus grand que ce qu'il n'y paraît du bas. Quelques éboulements résonnent du côté du Soreiller Oriental comme si la montagne voulait nous rappeler que notre place n'est pas ici. Perdus entre cet étonnant amalgame de beauté et d'hostilité, nous tournons les talons et prenons le chemin de descente après deux rappels plutôt chaotiques.

Petite photo au sommet avant de redescendre 
Les pieds de nouveau au sol, nous planons encore sur notre petit nuage. Quelle voie ! quel sommet ! Quelle journée ! quelle cordée ! La nuit va être bonne.
Quoique... Nous commençons à douter des capacités de notre tente lorsque nous la montons le soir venu. Le cadre est juste magique mais pour ce qui est du confort, il ne faut pas être difficile. La soi-disant tente deux places ne laisse pas rentrer facilement les choses... Il ne faut pas avoir beaucoup mangé le soir pour espérer rentrer à deux, même avec nos petits "mètre soixante" et "mètre soixante-dix". De toute façon, ce n'est pas la priorité : nous sommes affamés ! Au menu, des bons raviolis en conserve (notre spécialité). Après avoir digéré devant le soleil couchant, nous ne nous faisons pas prier et allons nous coucher des étoiles plein les yeux. 

Bivouac au pied de la Dibona

Le réveil retentit à 6h. Nos corps courbaturés émergent tranquillement sur nos matelas tout dégonflés. Le p'tit dej est avalé devant un panorama grandiose. Les sommets alentour arborent des teintes rougeâtres et le ciel ne laisse entrevoir aucun nuage. Dans la bonne humeur et au pas de course, nous rejoignons le pied de l'arête Sud du Pilier Occidental du Soreiller. Deux heures plus tard, nous serons au sommet, seuls au monde, atteignant le summum du bonheur. 



Pris à notre propre jeu, nous tombons dans une sorte d'hédonisme montagnard  qui transforme sans aucun doute l'effort en beauté. Notre émerveillement est tel qu'il donne un sens nouveau à ces "ascensions faciles" où la performance n'est pas le socle de l'expérience vécue. Il revalorise la montagne à sa juste valeur et force l'Homme à faire preuve d'humilité.

Alix, Reine du Verdon

 Quelques photos de notre virée dans Alix . Cette voie mythique nous aura donné du fil à retordre, notamment le premier 7b qui n'est pas donné !